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Le Sentier de l’Action
The Path, vol. II, novembre 1887, p. 247‑249
Le maître mahométan recommande à ses disciples d’avancer avec précaution sur le fil du rasoir qui sépare le bien du mal ; une simple ligne capillaire divise le faux du vrai. L’Asiatique a trouvé là une excellente image, car cette « ligne capillaire » est le mince trait de l’alif qui, introduit dans un mot, peut en faire basculer le sens du vrai au faux.
Dans le quatrième chapitre de la Bhagavad‑Gītā, intitulé Jñāna‑Yoga, ou le livre de la Religion de la Connaissance, le bienheureux Kṛishṇa instruit Arjuna sur la nature de l’action en ces termes :
« Le renoncement à l'action et la consécration par l'action sont l'un et l'autre des moyens d'atteindre à l'émancipation finale, mais des deux la consécration par l'action est préférable au renoncement. » V, 2 … « L'homme doit bien apprendre quelle est l'action qui doit être accomplie, celle qui ne doit pas l'être, et en quoi consiste l'inaction. Le sentier de l'action est obscur. » IV, 17
Dans la vie ordinaire et monotone, ces paroles de Kṛishṇa sont déjà suffisamment vraies ; mais leur portée se fait sentir avec une acuité singulière dans l’esprit de l’étudiant dévoué à la Théosophie, et plus particulièrement encore s’il est membre de la Société Théosophique.
Ce corps de chercheurs a désormais franchi sa période probatoire ; de sorte que, dans son ensemble, il est reconnu comme un chela accepté des Maîtres bienheureux qui ont donné l’impulsion à son apparition. Chaque membre se rapporte donc à l’ensemble de la Société comme chaque fibre du corps d’un chela individuel se rapporte à l’homme tout entier. Ainsi, aujourd’hui plus que jamais, chaque membre de la Société ressent des influences perturbatrices, et le Sentier de l’Action devient toujours plus sujet à l’obscurcissement.
Il a toujours existé, ou il se forme sans cesse parmi nous, des centres de trouble émotionnel. Ceux qui s’imaginent que ces perturbations devraient désormais cesser ou devenir plus rares se tromperont. L’intérêt croissant porté à l’œuvre de la Société, ainsi que le nombre plus élevé d’étudiants sérieux qui se joignent à nous, comparé à toute période antérieure, constituent autant d’éléments d’agitation. Chaque nouveau membre ajoute une nature nouvelle, et chacun agit conformément à la sienne propre. Les occasions de désaccord ne peuvent donc qu’augmenter ; et il en est ainsi pour le mieux, car la paix jointe à la stagnation participe de ce que la Bhagavad‑Gītā nomme Tamasa‑guṇa, c’est‑à‑dire la qualité d’obscurité. Cette qualité d’obscurité, dont rien n’est pire, constitue l’élément principal de l’indifférence ; et l’indifférence ne mène qu’à l’extinction.
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Un autre facteur encore entre dans cette équation que tout Théosophe sincère est appelé à résoudre, et qui recèle en lui‑même la puissance de multiples bouleversements : c’est une loi difficile à définir, mais inexorable dans son action. Pour en faciliter la compréhension, on peut dire qu’elle se manifeste dans la nature par le lever du soleil. Durant la nuit, lorsque les rayons de la lune baignaient le paysage, tout objet se drapait d’une lumière romantique ; et lorsque cet astre disparaissait, il laissait derrière lui une semi‑obscurité dans laquelle nombre de caractères douteux pouvaient dissimuler leur identité, voire se faire passer pour ce qu’ils n’étaient pas. Mais à l’apparition du soleil, toutes choses se détachent dans leurs couleurs véritables : l’écorce rugueuse du chêne a perdu l’adoucissant manteau du demi‑jour ; les mauvaises herbes luxuriantes ne peuvent plus être prises pour des fleurs de mauve. La main puissante du Dieu du jour a dévoilé le caractère de tout ce qui est.
Il ne faut pas supposer qu’un registre tenu par quelque autorité contienne les caractères de nos membres pour en permettre la publication. Cela n’est nullement nécessaire ; les circonstances, se déroulant selon l’ordre naturel ou en apparence par des mouvements excentriques, nous forceront tous, que nous le voulions ou non, à apparaître tels que nous sommes.
Chacun de nous devra s’arrêter et apprendre dans la caverne située hors de la Salle de l’Apprentissage avant de pouvoir y pénétrer. Il est très vrai que cette caverne, avec toutes ses ombres et ses influences troublantes, n’est qu’une illusion ; mais c’est une illusion que bien peu manqueront de créer, tant les illusions de la matière sont difficiles à surmonter. C’est là que nous découvrirons la nature de l’action et de l’inaction ; là que nous en viendrons à reconnaître que, bien que la qualité de l’action participe de la nature du mal, elle est néanmoins plus proche de la qualité de vérité que ce que nous avons appelé obscurité, quiétude ou indifférence. Du tumulte et des luttes d’une vie apparemment indomptée peut surgir un guerrier de la Vérité. Mille erreurs de jugement, commises par un étudiant sincère qui, mû par un mobile pur et élevé, s’efforce de faire progresser la Cause, valent mieux que la bonté apparente de ceux qui se posent en juges de leurs semblables. Toutes ces erreurs, lorsqu’elles sont accomplies pour une bonne cause et en semant une bonne semence, seront rachetées par le mobile.
Nous ne devons donc pas être les juges de qui que ce soit. Il ne nous appartient pas de décider qui doit ou non être admis à entrer et à œuvrer dans la Société Théosophique. Les Maîtres qui l’ont fondée souhaitent que nous offrions son influence et sa lumière à tous, sans considération de nos propres opinions ; à nous de semer la semence, et lorsqu’elle tombe sur un sol pierreux, aucun blâme ne saurait s’attacher au semeur.
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Notre Société n’est pas davantage réservée aux seules personnes bonnes et respectables. Aujourd’hui comme au temps où parlait Jésus de Nazareth, il est vrai qu’il y a plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre‑vingt‑dix‑neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance.
En gardant donc à l’esprit que le Sentier de l’Action est obscur et difficile à discerner, prenons garde aux illusions de la matière.
Hadji Erinn