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Les grandes idées éducatives de la civilisation occidentale se sont formées à partir du XVIIIe siècle, sous l'impulsion des grands réformateurs parmi lesquels le nom de Rousseau nous est le plus connu.
Durant le XIXe et le XXe siècle, le développement des grands systèmes publics d'éducation s'est ensuite poursuivi grâce à l’entier dévouement de nombreuses personnes, et aux vastes sommes d'argent qui y furent employées. Le monde moderne est fier de ces réalisations.
Aujourd'hui, cependant, à une époque dont les hommes du passé espéraient qu'elle serait une apogée de la civilisation, des nuages de mauvais augure planent sur toutes les nations du monde, même sur les peuples les plus civilisés. On peut en effet être effrayé de la façon dont les masses sont sensibles aux arguments des démagogues et des d'aux prophètes. Les formules utilisées par les grands meneurs de peuples, dont l'histoire nous montre de récents exemples, pour éveiller et exploiter l'émotion des foules, ne sont pas détruites quand leur régime politique s'effondre. La réalisation des espoirs de paix, de prospérité et de liberté pour tous ne semble pas pour un futur proche. Un immobilisme stérile forme un foyer d'attraction naturel pour les timorés parmi les libéraux, tandis que d'autres, perdant peu à peu patience, peuvent être captés par les idéologies illusoires de l'un des nombreux mouvements qui cherchent à s'imposer par la violence. A l'exception d'une minorité active d'êtres intuitifs qui peuvent continuer leur effort, poussés par une inspiration intérieure qu'ils ne peuvent ou ne cherchent pas toujours à s’expliquer, l'humanité en général est dans une période d'apathie .et de pesanteur.
Cette situation tragique est le signe d'un échec de l'éducation moderne. Ses buts qu'envisageaient les pionniers de l'éducation, étaient à peu près ceux que Mme Blavatsky définit dans La Clé de la Théosophie {p. 249) « cultiver et développer le mental dans la bonne direction ; apprendre aux déshérités et aux malheureux à porter avec courage les difficultés de la vie (dues au Karma) ; renforcer leur volonté, leur inculquer l'amour des autres et le sentiment d'interdépendance mutuelle et de fraternité ; et ainsi exercer et former le caractère pour la vie pratique ».
Comment expliquer que de tels principes n'aient pas produit de meilleurs résultats ?
Ill faut remarquer tout d'abord que le bilan est loin d'être entièrement négatif: on ne peut nier l'importance des résultats obtenus dans le domaine de l'instruction publique ; chaque année, un nombre de plus en plus grand d'individus s'éveillent à la vie intellectuelle qui était encore presque inconnue des grandes masses avant ce développement général de l'instruction.
On doit donc se féliciter de ce progrès. Mais ce grand essor de l'éducation populaire se place dans un contexte historique qui le marque d'une certaine fatalité.
C'est précisément à partir du XVIIIe siècle que la civilisation industrielle et technique a commencé à se développer. Elle s'épanouit aujourd'hui et finit par imposer son rythme à toutes les formes d'expression de l'homme. Dès le jeune âge, l'enfant -est soumis à son influence : le mental subit de plus en plus la fascination de la civilisation technique. Comment l'éducation ne reflèterait-elle pas cette influence ?
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La vie moderne demande des individus adaptés à son mode d'existence : il était presque inévitable que l'éducation, dans son application pratique, réponde aux sollicitations de la société et se préoccupe de donner aux enfants une base .scientifique et technique de plus en plus poussée en négligeant de façon correspondante la véritable culture humaine. Et cette tendance dangereuse ne peut aller qu'en s'accentuant si l'on n'y porte pas promptement remède.
La spécialisation de plus en plus poussée des professions exige que les enfants choisissent leur voie de plus en plus tôt ; en laissant parfois dans l'ombre les valeurs les plus essentielles, l'instruction tend à -produire des individus développés à l'extrême dans un certain domaine, mais complètement démunis dans d'autres considérés comme secondaires par la civilisation moderne : l'éducation devient ainsi l'esclave des nécessités de l'heure, au lieu d'être la gardienne et la protectrice des biens permanents de la communauté humaine.
Les conséquences de cet état de .choses apparaissent dans le système actuel d'instruction, dont les éducateurs modernes dénoncent à juste titre les défauts.
Les examens, qui sanctionnent l'instruction, forment un système mécanique qui ne tient compte ni des aptitudes différentes de chacun ni des différences de développement de ces aptitudes ; de cette façon, un enfant, dont la sensibilité artistique fera plus tard un grand peintre ou un grand musicien, peut être définitivement classé comme « cancre » pendant sa scolarité, son intérêt se portant sur d'autres domaines que ceux auxquels on prétend l'appliquer.
Sur le plan éthique, les dégâts sont au moins aussi importants. Le système des notes, classements et examens, développe l'envie, la jalousie et, en un mot, met immédiatement l'enfant dans la perspective de la lutte pour la vie : l'émulation laisse place à la rivalité.
On ne peut donc pas s'étonner que l'éducation moderne ait formé une majorité d'hommes d'un individualisme égoïste, incapables la plupart du temps d'un jugement sain ,et d'une pensée vraiment autonome, en dehors des domaines particuliers où ils ont été spécialisés.
Pour tenter de remédier à ces graves défauts, une réforme de l'enseignement est en cours. Ainsi, on ne saurait passer sous silence les efforts extrêmement louables qui sont déployés actuellement dans les écoles, avec des moyens nouveaux pour éveiller l'intérêt des .enfants pour leurs sujets d'études. C'est pourtant à une réforme plus profonde qu'il faut viser. Il est évident également que les méthodes appliquées dans les « écoles nouvelles » tendent à développer non seulement les aptitudes particulières à chaque enfant, mais aussi l'esprit d'équipe et de communauté. Mais toutes les méthodes d'éducation, même les meilleures, sont basées sur la psychologie scientifique qui est encore très incomplète et insuffisante.
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Seule une méthode d'éducation basée sur la connaissance de la nature intérieure profonde de l'homme et visant à développer ses pouvoirs les plus hauts pourrait être vraiment constructive et laisser entrevoir cette ère de paix, de prospérité et de liberté dont nous parlions tout à l'heure.
Madame Blavatsky, dans La Clé de la Théosophie (p. 254-255) indique ce qu'une telle éducation devrait être :
« Si nous avions l'argent nécessaire, les écoles que nous fonderions ne produiraient pas de jeunes gens qui, bien que sachant lire et écrire, seraient cependant condamnés à la misère. On doit, en premier lieu, apprendre aux enfants à avoir confiance en soi ; leur enseigner l'amour pour tous, l'altruisme, la charité mutuelle, et les exercer surtout à penser et à raisonner par eux-mêmes. Nous réduirions au minimum tout travail de mémoire purement machinal, et emploierions le temps ainsi épargné à cultiver les facultés de nos élèves, leurs sens intérieurs, leurs pouvoirs latents. Nous nous efforcerions ,de nous occuper de chaque enfant individuellement, de l'éduquer de façon à favoriser l'épanouissement complet et harmonieux de tous ses pouvoirs, afin que ses aptitudes spéciales parviennent à leur développement entier et normal. Notre but serait de créer des hommes et des femmes libres, libres intellectuellement et moralement, sans aucun préjugée et, par-dessus tout, affranchis d'égoïsme. Et ce but, nous croyons que nous pourrions le réaliser, sinon en entier, du moins partiellement, à l'aide d'une bonne éducation véritablement théosophique ».
Les idées développées dans l'article qui fait suite ne font qu'illustrer ces idées fondamentales qui devraient inspirer tout éducateur, et l'ensemble de ce cahier a été composé à l'aide de l'enseignement et de suggestions glanées dans la littérature théosophique qui reflète la pensée authentique de l’Instructeur.
LA THÉOSOPHIE ET L'ÉDUCATION
« Apprendre c'est se ressouvenir. »
Platon.
« En toi est la lumière du monde,
« la seule lumière qui puisse être répandue sur le Sentier. »
Lumière sur le Sentier.
Chaque année l'école accueille dans ses classes une vague nouvelle de petits enfants, et chaque année ses portes s'ouvrent pour lancer sur le chemin de la vie les hommes que la nation lui a donné pour mission d'éduquer.
Mais combien ont pu réellement profiter de cette éducation ? Combien sortent de l'école réellement éduqués ?
« Comme ce garçon est mal élevé ! » pense l'adulte devant l'insolence, la lâcheté ou l'indifférence impudente d'un enfant. « Comme ce monsieur respectable fait pitié ! » pourra penser l'enfant en voyant l'adulte jouer des coudes et bousculer les autres voyageurs pour parvenir à s'emparer d'une place assise dans le métro.
Comment se fait-il que l'éducation ne soit si souvent qu'un masque ou un vernis superficiel qui se détache à la première occasion, pour laisser apparaître l'animal humain, encore sauvage et cynique, qui ne connaît qu'une loi ― la lutte pour la vie et la jouissance des plaisirs de l'existence ?
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La théorie de « l'enfant sans défaut » à l'origine n'est pas acceptée par l'a Théosophie, mais on ne peut rejeter toute la faute sur la nature foncièrement mauvaise des enfants ― même dans le cas extrême des délinquants juvéniles, des « blousons noirs », etc.... Il doit y avoir aussi un vice dans le système d'éducation lui-même, une erreur fondamentale dans les conceptions qui président à l'élaboration du programme d'éducation par ceux qui en sont responsables. De toute évidence, il y a une méprise quasi-totale sur le rôle des éducateurs et sur le but à atteindre : on pense que l'on doit donner une éducation à l'enfant, que c'est à l'éducateur scolaire que revient le principal de cette mission, et que cette éducation peut être .sanctionnée par des diplômes. L'enfant est ainsi comme un réceptacle qui doit s'enrichir par des efforts extérieurs, jusqu'à ce que cet enrichissement soit considéré comme suffisant pour être la marque d'une bonne éducation.
Dans la société moderne, la famille, qui devrait être le premier centre d'éducation pour l'enfant, voit son rôle devenir malheureusement de plus en plus réduit. Dans la chaleur du foyer, les enfants commencent à éveiller leur intelligence et épanouir leur cœur, au contact de leurs parents qui cherchent à leur inculquer de « bons principes » et les modèlent suivant l'image qu'ils ont l'habitude de se faire du « bon petit garçon » ou de la « gentille petite fille ». Ce faisant, les parents encouragent parfois l'égoïsme ou l'orgueil, mais ils cherchent à paralyser dans l'enfant ce qu'ils considèrent comme des penchants néfastes ou honteux, en multipliant interdits, menaces, prières ou promesses. Puis, ils les poussent dans une direction ou dans une autre, en s'efforçant de les « armer » pour la vie, d'en faire des individus adaptés aux conditions de la lutte pour l'existence. Mais, très vite, l'enfant s'isole de la vie du foyer, acquiert son « indépendance », pour devenir la proie inconsciente d'influences extérieures ― camarades, cinéma, radio, télévision, presse, spectacles de la rue, etc… L'action des parents devient alors beaucoup plus difficile, en dépit de tous leurs efforts ou de leur expérience d'éducateurs.
Vers l'âge de 7 ans, au moment où l'intelligence de l'enfant devient très vive et où les parents pourraient contribuer efficacement à l'épanouir, ils se déchargent d'une grande part de leur tâche et la confient au maître pour enrichir l'enfant d'une somme fabuleuse de connaissances, au prêtre pour lui donner l'« éducation » religieuse, et demain à l'hygiéniste, ou au psychologue, pour lui donner une « éducation » sexuelle.
Le maître enseigne ce qu'il faut savoir sur la grammaire, le calcul, l'histoire, la géographie, etc..., il démontre les lois de la science; le prêtre dicte les commandements de Dieu et enseigne les mystères qu'on ne peut, sans pécher, chercher à comprendre. Ainsi, se construit le mental des hommes de demain, paralysé par la contradiction choquante qui existe entre la rigueur des lois scientifiques et l'arbitraire des miracles et de la grâce de Dieu.
La faillite de l'éducation, qui est évidente malgré les grands efforts déployés pour la perfectionner, tient à l'ignorance complète de ce qu'est une véritable culture humaine. La racine de cette ignorance est une incompréhension entière de ce qu'est l'Homme lui-même.
À la lumière de la Théosophie le mot éducation prend sa véritable valeur et son sens plein : dans la philosophie de la Sagesse divine — ou Théosophie — l'homme est une âme dont l'essence est divine et qui cherche tout au long de son pèlerinage terrestre, à travers les étapes de ses incarnations successives, à réaliser cette nature divine. L'évolution humaine est donc un processus d'épanouissement qui tire sa substance et sa sève de l'intérieur pour la faire apparaître au grand jour, à l'extérieur. L'homme possède ainsi en lui-même tous les germes de Connaissance, de Sagesse, d'Amour et de Pouvoir. L'existence terrestre a pour but l'émancipation de l'âme : tous ces germes cachés, cette divinité ignorée — qui est l'Homme réel qui dort dans le cœur de tous les êtres, même du plus vil — ne doivent pas rester simple potentialité : il faut mettre tout en œuvre pour qu'ils deviennent réalité.
L'éducation doit donc viser à faire fructifier, à épanouir ; elle ne doit pas remplir le champ de la mémoire par un apport extérieur, mais aider à faire sortir (é-duquer) ou faire apparaître ce qui constitue la véritable nature Humaine. L'éducation au sens théosophique est donc essentiellement une éducation qui tient compte de l'âme en toute occasion : elle doit consister en un entraînement délibéré permettant de développer les pouvoirs et les potentialités qui sont encore endormis dans l'enfant nouveau-né, — ce compagnon de pèlerinage, qui vient un moment demander notre aide et suivre notre route.
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Il est plus facile d'instruire que d'éduquer et nous nous sentons mal préparés à la tâche : nous sentons ici l'urgence d'éduquer les parents et les éducateurs avant d'entreprendre sérieusement l'éducation des enfants. Et la première leçon qui doit être apprise est que l'homme est un tout et qu'en conséquence il ne saurait y avoir éducation séparée du corps et de l'âme : éducation physique, éducation mentale, éducation morale, éducation artistique, éducation religieuse, en autant de compartiments fermés. L'âme est le foyer de ces divers aspects de l'homme et l'Esprit, ou le Divin, est la source de toute lumière et de toute connaissance certaine.
En gardant toujours présente en pensée cette unité de l'homme complexe et le but vers lequel il tend, plus ou moins inconsciemment, nous pouvons cependant l'analyser et étudier ses aspects principaux.
L'âme utilise le corps ; elle s'exprime par une triple voie : pensée — volonté — désir ou sentiment. Elle est en contact avec le monde extérieur par l'intermédiaire des sens.
L'éducation du corps se fait généralement de nos jours sur le terrain de sports ; elle développe la force, la souplesse, l'endurance et l'harmonie ; elle corrige les défauts du corps ; elle remplit ainsi sa mission d'épanouissement, quand elle ne la dépasse pas par le surmenage de la compétition sportive. Aussi essentiel que soit cet entraînement physique pour la construction d'un corps fort et robuste il n'est pas suffisant cependant. Le corps est le temple vivant de Dieu qui « demeure dans le cœur de toute créature ». Celui qui torture ou défigure le corps l'empêche de remplir sa fonction et frustre l'âme. Celui qui le salit, ou le considère avec mépris en fait un sanctuaire indigne du divin. Il en est de même de celui qui en fait son idole.
Depuis la plus haute antiquité les Sages ont considéré que la Vie qui anime les atomes de notre corps est constituée par des étincelles de vie, conscientes et semi-intelligentes, qui évoluent, au même titre que tous les autres êtres de la nature, et avec l'aide de l'homme. Ainsi donc ne pas les dégrader, mais chercher à les aider à évoluer par des habitudes d'hygiène physique aussi bien que mentale — puisque la santé physique va de pair avec la santé mentale — fait partie de l'éducation du corps.
Apprendre à distinguer la paresse et la mollesse du repos physique indispensable, contrôler l'agitation désordonnée et chercher à établir l'équilibre et le fonctionnement normal et sain du corps sont des disciplines qui servent à épanouir l'instrument de l'âme qu'est notre enveloppe physique.
Les sens et la mémoire sont encore des instruments de l'âme, quoique plus raffinés, et c'est surtout sur leur plan que s'exercent les efforts des éducateurs officiels. L'éducation sensorielle est entreprise dès la plus tendre enfance et assiste l'éveil de l'intelligence. mais elle ne dépasse pas un certain stade, prévu par le programme de l'école. L'enfant devra ensuite compter sur une bonne fortune pour affiner son acuité sensorielle et acquérir plus que des rudiments d'éducation artistique. Une grande proportion d'enfants restent ainsi des êtres incomplets, pour ne prendre en considération que ce simple domaine.
Par contre, ce sont des prodiges de virtuosité qui sont demandés à la mémoire — l'aspect le plus mécanique de l'être intérieur — au grand détriment de l'aspect le plus authentiquement humain, représenté par cette trinité de la pensée, de la volonté et du sentiment.
La véritable éducation doit faire de l'enfant un être sensible et éveillé au sens de ses responsabilités, capable de penser par lui-même, de vouloir et d'agir librement et généreusement, de désirer les valeurs qui l'ennoblissent et de rayonner autour de lui la chaleur de l'amour et la force de la paix.
Cette réelle culture humaine doit donc faire appel aux qualités profondes de l'individu. Elle ne peut s'apprendre dans un manuel.
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C'est ici que l'on se rend compte de la différence profonde qui existe entre l'éducation et l'instruction. L'instruction impose une discipline à un aspect mécanique du complexe humain. Elle peut être coercitive, même violente. Elle ne requiert pas la liberté de l'individu, ni même, semble-t-il, sa conscience pleinement éveillée, puisqu'il est possible d'apprendre tout en dormant. Il en va tout autrement de l'éducation : elle est fondamentalement un épanouissement, un éveil de l'intérieur vers l'extérieur et ne peint se faire que dans la liberté et en pleine conscience. Liberté de penser, liberté d'agir, liberté de sentir, sont à la base de toute véritable tentative d'éducation.
L'enseignement théosophique est donc formel sur ce point : on ne peut éduquer en imposant, en matant, en fixant des tabous ; on ne peut éduquer à l'aide de dogmes, d'idées toutes faites, de préceptes moraux intangibles ; on ne peut éduquer par le mensonge ni la menace : les notions du péché originel — du péché en général —et du châtiment qui le suit, empoisonnent la nature émotionnelle de l'enfant et paralysent son mental.
L'éducation n'est pas un dressage : elle doit faire appel à la participation de l'enfant ; elle doit se faire de concert avec lui et non contre lui, ou malgré lui. Elle doit donc s'adresser à sa faculté de compréhension et de discernement et favoriser son éveil, en parallèle avec le développement des germes latents de l'amour, de la justice, du respect de la vie et des autres idées innées qui sont inscrites dans la conscience intime de tout être.
Les difficultés sont plus grandes encore qu'on ne l'imagine. Tout d'abord parce que les « dogmes », les « idées admises » sont beaucoup plus nombreuses qu'on ne le croit. Les hommes reçoivent dès l'enfance des notions toutes faites — et fausses — sur toute sorte de sujets — depuis l'origine de l'homme, la grandeur de la civilisation moderne, l'état « primitif » des peuples antiques, l'importance des événements historiques, plus ou moins déformés, jusqu'aux bienfaits des vaccinations et la certitude que le progrès matériel assurera un jour la paix et le bonheur sur la terre.
Remarquons d'ailleurs qu'éviter par tous les moyens d'aborder certains sujets comme s'ils n'existaient pas, comme par exemple le problème de l'âme, de la religion, de la signification de la vie sexuelle, etc..., constitue une forme de dogmatisme dont le danger ne devrait plus échapper à personne.
Mais de toutes les formes de dogmatismes, le dogmatisme religieux est le plus nuisible, avec le dogmatisme politique : tous deux dressent les hommes de demain les uns contre les autres. Sectarisme politique et sectarisme religieux coupent les voies de la fraternité universelle au moment même où ils prétendent orgueilleusement posséder les seules voies du salut collectif. Mais, des deux, la chose est pire peut-être pour la religion dogmatique du fait qu'elle s'en prend à la conscience intime dé l'individu et lui interdit l'exercice de la pensée libre, dans l'examen du problème religieux — c'est-à-dire du problème-clef de toute l'existence de l'homme sur la terre, en réservant cet exercice aux seuls ministres qu'elle juge dignes de remplir cet office.
Il ne peut y avoir d'éducation sans instruction. L'éducateur doit donc mettre tout en œuvre pour informer l'enfant, mais d'une façon objective, impartiale, dans toute la mesure du possible. Comme l'éducateur doit viser à un but synthétique, il doit chercher à ouvrir le mental aux grands problèmes qui intéressent l'homme dans tous ses divers aspects. Il doit analyser pour mieux synthétiser, étudier avec l'élève les différents courants de pensée pour en découvrir l'originalité, la valeur humaine et le message valable qu'ils contiennent et faire sentir l'unité de l'homme au milieu de toute cette apparente diversité. Il s'efforcera, par exemple, de montrer les grandes lignes de l'évolution.
Sur le plan religieux, l'honnêteté de l'éducation exige que l'on fasse connaître à l'enfant les grandes idées basiques des religions des autres hommes qui habitent notre planète. Cet effort demande de la part de l'éducateur une discipline stricte qui consiste à surmonter ses préférences personnelles et à s'informer lui-même loyalement aux sources les plus authentiques.
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Cette information impartiale, inspirée par le souci du respect de l'humain et de la vie, constitue le fondement élémentaire de tout effort en vue de la construction progressive de la vraie Fraternité Humaine, par le fait que l'enfant est amené ainsi à toucher du doigt l'unité de la famille humaine. Il peut comprendre rapidement la solidarité de tous les êtres vivants : c'est alors que l'éducateur doit essayer de lui faire mettre en pratique ces grandes idées en leur donnant forme dans des actions exécutées volontairement.
L'éducation de la pensée, de la volonté et des émotions a donc un double aspect : elle reposera toujours sur la compréhension éclairée par l'information objective ; mais, par ailleurs, elle suscitera l'intervention des facultés actives de l'enfant : ce qui est compris comme vrai devra donc avoir toujours une conséquence pratique pour devenir réalité vivante.
Bien entendu, l'éducateur doit aider l'enfant à devenir progressivement son propre informateur, par l'éveil constant de sa curiosité et de son intérêt, par l'éducation de ses sens, de son mental, de sa sensibilité, en s'effaçant lui-même de plus en plus pour laisser à l'enfant la liberté de sa conclusion, de sa décision, de son entreprise ; mais il le secondera de son mieux en le faisant réfléchir sur certains points importants qui ont pu échapper à l'enfant et en lui donnant l'aide matérielle suffisante pour mener à bien ses projets. Dans cet ordre d'idées, les questions qui sont posées à l'enfant et qui le forcent à penser par lui-même, ont au moins autant d'importance que les réponses que l'éducateur peut y apporter.
L'éducation de l'enfant doit veiller à développer les bonnes graines et tendre à éliminer les mauvaises. Si son action est fondamentale sur le plan de la pensée, elle est tout aussi essentielle dans le domaine des sentiments, désirs et émotions. De nos jours, elle ne s'aventure d'ailleurs pratiquement pas dans cette partie intime de l'être. Les conséquences de cette omission sont souvent tragiques. La sensibilité de l'enfant est abandonnée aux hasards de la vie. La poésie et l'art, le sens intérieur de l'harmonie, l'appréciation des valeurs esthétiques, de toutes ces expressions du Beau, du Noble et du Juste ont une place de parents pauvres dans le sanctuaire où l'enfant n'apprend que le culte du Vrai et de la science des livres. Le soin de former le goût de l'enfant est un peu laissé aux parents qui peuvent manquer parfois de compétence dans ce domaine.
Dans le domaine sentimental et émotif où l'enfant a besoins de directives sures, l'éducation a aussi son mot à dire.
Remarquons qu'il ne s'agit, en aucun cas, pour l'éducateur, de s'immiscer dans le secret de la nature des sentiments ou des pensées des enfants. L'éducateur n'est pas un confesseur. Par sa clairvoyance, il seconde, il évoque les difficultés et les pièges des désirs et des sentiments. Il aide l'enfant à distinguer en lui-même les émotions nobles et généreuses des émotions égoïstes et avilissantes. Il éclaire la route, mais jamais il n'exige de confidences ; et s'il en reçoit, il garde toujours en pensée qu'il a pour mission de former des êtres heureux et indépendants sur le plan de la pensée comme sur le plan sentimental ; indépendants vis-à-vis de tous, y compris de l'éducateur.
En toute circonstance, le rôle de l'éducateur consiste donc à aider efficacement l'enfant à découvrir en lui-même les moyens de se former lui-même, c'est-à-dire de devenir son propre éducateur. Car l'effort principal doit venir de l'intérieur de l'enfant qui demain sera un homme réfléchi, sensible et décidé, un citoyen libre au service de la nation et de la grande famille humaine.
Mais, pensera-t-on, n'y a-t-il pas un obstacle majeur à laisser la liberté à l'enfant ? Liberté, il est vrai, ne signifie par anarchie, les futurs citoyens doivent apprendre les élémentaires devoirs civiques : les enfants doivent se rendre compte qu'être libre ce n'est pas faire toute chose à sa guise. La liberté a pour impératif le respect de la vie ; le respect d'autrui. Cette notion de respect doit d'ailleurs apparaître clairement à l'enfant dès le début. Elle conditionne toute l'éducation : l'éducateur doit savoir inspirer naturellement une certaine forme du respect, qui est semblable à la dévotion simple du frère pour son aîné. Il appartient à l'éducateur d'observer et de faire observer une certaine discipline qui impose un rythme salutaire au travail commun. La liberté se mérite ; l'idéal est évidemment l'absence de toute discipline extérieure, lorsque chacun a adopté une discipline intérieure conforme au bien de tous ; mais ceci suppose une maturité que l'enfant n'acquiert que petit à petit. Il y a un risque grave d'aller à l'encontre du but de l'éducation en supprimant toute discipline : l'émancipation non contrôlée produit des monstres d'égoïsme et d'orgueil. L'éducateur a donc le devoir de protéger l'enfant et l'entourage contre ses inconséquences ou ses impulsions dangereuses, et non de le maîtriser. Mais cette discipline, qui peut même devenir sévère, doit toujours être juste — l'enfant a un sens inné de l'a justice et accepte la punition qui lui paraît juste — et n'enlève aucunement la liberté de penser, de s'exprimer et d'agir, dans la mesure où l'enfant n'en abuse pas.
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Par tout ce qui précède, on mesure l'importance des difficultés auxquelles doit faire face l'éducateur ainsi que les lourdes responsabilités qui lui incombent. La tâche est considérable et demanderait la coopération d'un grand nombre de personnes qualifiées, agissant de concert, c'est-à-dire conscientes de participer à une œuvre commune et harmonieuse.
Pour ces raisons on ne peut guère espérer une réforme profonde et véritable des systèmes officiels d'éducation avant de nombreuses années. Pourtant, devrons-nous attendre l'avènement d'une génération d'éducateurs parfaits pour aider nos enfants à devenir des Hommes ? En aucune façon, et c'est aux parents eux-mêmes de se mettre au travail pour remplir leur rôle de premiers éducateurs.
La vie de l'enfant commence dans le foyer familial : il doit y trouver non seulement la protection et la nourriture physiques, mais aussi la lumière et l'exemple. Si les conseils et l'instruction que l'enfant reçoit de ses parents, qui l'entourent d'affection, sont de nature à l'éveiller et à le marquer profondément pour le reste de sa vie, l'exemple d'humanité qu'il trouve en eux a une importance primordiale dont les parents devraient être conscients à tous moments et tout au long de leur vie. L'étude de la Théosophie, la découverte sans cesse renouvelée des vérités qu'elle contient et leur mise en pratique journalière doivent être pour les parents une source toujours vive d'inspiration dans leur tâche d'éducateurs.
Dans l'état actuel des choses, l'école fournit à l'éducation un appoint considérable mais insuffisant ; aussi les parents devraient-ils établir dès le début un contact personnel avec les maîtres et coopérer avec eux dans toute la mesure du possible. Comment ? En s'éclairant mutuellement sur les aptitudes, les goûts, les difficultés, les traits particuliers de l'enfant. Puis en s'informant auprès de l'enfant de la marche de son travail et en essayant de compléter l'œuvre du maître dans tout ce qui est en dehors de ses compétences propres, dans les divers domaines qui ont été évoqués précédemment.
Le père et la mère, qui ont chacun une contribution particulière à apporter à l'œuvre d'éducation, ont la charge de donner à l'âme qu'ils ont accueillie le moyen de s'éveiller une fois de plus à la vie de ce monde. Qui sait d'où vient cette âme et quel immense bagage de connaissance et d'expérience elle peut posséder ? Les parents sont les aînés d'un jour, demain peut-être l'enfant leur révèlera-t-il sa véritable nature et sa grandeur. C'est là une leçon d'humilité. De responsabilité aussi : aucun effort n'est superflu pour remplir ce premier devoir sacré des parents : l'éducation.
On peut résumer les idées pratiques qui sont à la base de l'éducation par les quelques points suivants
Le moteur de l'éducation est l'enthousiasme et sa condition est l'attention, l'intérêt soutenu. Les parents peuvent faire beaucoup pour nourrir l'enthousiasme et le soutenir dans les domaines où il fait défaut, pour éviter le dégoût systématique de l'enfant pour telle ou telle discipline et faciliter ainsi son développement harmonieux. Ils doivent prendre l'initiative de faire connaître et aimer ce que l'enfant ne peut apprendre à l'école, en favorisant la découverte de ces lacunes et la recherche personnelle en vue de les combler.
Le deuxième point est donc la recherche et l'effort personnels.
Le troisième point est l'assimilation. Les parents et les maîtres ne doivent pas se soucier seulement du classement de l'enfant par les notes qu'il obtient à l'école. Ils devraient veiller à ce que les leçons soient assimilées et que l'essence des connaissances puisse être dégagée par un effort de synthèse : on peut ainsi encourager l'enfant à réfléchir, chaque semaine par exemple, à ce qu'il a appris dans chaque domaine, à donner une forme concrète à toutes ses observations, par des dessins, des œuvres manuelles, des tableaux, des exposés oraux ou un simple résumé.
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C'est alors la phase de création qui fait appel non seulement aux connaissances assimilées, mais aussi à l'imagination, l'ingéniosité, la volonté et la persévérance.
Enfin pour clore ce cycle, il ne faut pas oublier la phase de la moisson ; il faut faire sentir à l'enfant comment ses efforts, même les plus minimes, contribuent à son progrès. Cette constatation doit nourrir sa confiance en lui-même et son enthousiasme à poursuivre le travail en donnant encore plus de lui-même.
Tous ces points sont connus de bien des éducateurs modernes, mais il peut être bon de les rappeler ici. Ils sont à la base de l'évolution humaine telle que l'a décrite H.P. Blavatsky dans la Troisième Proposition Fondamentale de la Doctrine Secrète.
Il faut enfin parler d'un autre aspect de l'éducation : celui de l'éducation de l'âme elle-même.
Lorsque l'homme a épanoui ses facultés et est devenu un être indépendant et conscient de ses devoirs envers la société, il tient en main les clefs de son destin : il peut continuer seul sa route. Il lui reste encore à découvrir l'essence la plus intime de son être et à apprendre à la rayonner au-dehors. Si l'éducation a humanisé l'animal en lui-même, il lui reste encore à éduquer son âme, à humaniser le divin — qui est l'autre pôle de son être — c'est-à-dire à donner à l'Esprit Universel un véhicule humain qui puisse le refléter sur cette terre.
La culture de l'âme est le véritable Raja Yoga : c'est la recherche de l'union consciente entre l'âme incarnée et l'Esprit dont elle tient sa vie et sa lumière. Ces grandes idées sont contenues, sous diverses formes, dans différentes traditions religieuses ou philosophiques, et on les trouve dans des textes tels que la Bhagavad-Gîtâ, les Évangiles, La Voix du Silence, les œuvres de Patanjali, etc...
L'éducation de l'enfant doit l'amener à sentir l'unité du monde, à s'intégrer à sa vie, à collaborer délibérément au « maintien de la rotation de la Roue » de l'Univers. Par son caractère synthétique, elle doit en faire un individu harmonieux et équilibré, un être prêt à entrer, lorsque l'heure sonnera pour lui, sur le chemin de la Haute Discipline de l'Âme qui mène jusqu'aux Maîtres de la Vie Spirituelle — les Divins Éducateurs — qui veillent sur les progrès de la Grande Orpheline — l'HUMANITÉ.
Références :
La Clef de la Théosophie. — H.-P. BLAVATSKY : « La Théosophie et l'Éducation », pp. 247-255.
The Theosophical Movement. — Vol. XXIV, p. 169; XI, p. 122.
Vernal Blooms. — W.-Q. JUDGE : « What we need : Theosophical Education », p. 53.
Theosophy . Vol. XLIII, p. 241.
Manuels de l'École de Théosophie :
Teacher's Manual and Guide. The Eternal Verities, Because for the Children who ask why.