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Noël d’autrefois, Noël d’aujourd’hui[1]
Nous nous approchons du moment de l’année où le monde chrétien tout entier s’apprête à fêter la plus célèbre de ses solennités : la naissance du Fondateur de sa religion. Quand cette revue parviendra à ses abonnés occidentaux, les fêtes et les réjouissances battront leur plein dans tous les logis. En Europe du Nord-Ouest et en Amérique, le houx et le lierre décoreront les maisons, et les églises seront ornées de plantes vivaces, coutume dérivée des anciennes pratiques des Druides païens qui croyaient « attirer vers ces plantes vertes les esprits sylvains afin qu’ils soient protégés de la gelée jusqu’au retour de la bonne saison ».
Dans les pays catholiques romains, les foules se pressent dans les églises, toute la soirée et la nuit de Noël, pour venir adorer les images de cire de l’Enfant Divin et de sa mère Vierge, vêtue de sa robe de « Reine du Ciel ». Pour un esprit critique, cette profusion d’or et de dentelles précieuses, de satin et de velours brodé de perles, comme aussi ce berceau couvert de joyaux, paraissent assez paradoxaux. Quand on songe à la pauvre mangeoire vermoulue de l’auberge juive, dans laquelle, si l’on doit en croire l’Evangile, le futur « Rédempteur » fut placé à sa naissance, faute d’un gîte meilleur, nous ne pouvons nous empêcher de supposer qu’aux yeux éblouis du fidèle candide, l’image de l’étable de Bethléem disparaît totalement. En Termes très modérés, nous dirons que cette parade fastueuse s’accorde mal avec les sentiments démocratiques et le mépris vraiment de richesses, dont fit preuve le « Fils de l’Homme », qui n’avait pas « un coin où reposer sa tête ». Le Chrétien ordinaire trouvera d’autant plus difficile d’accepter l’affirmation explicite qu’« il est plus facile à un chameau de passer par le chas d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux », comme autre chose qu'une menace rhétorique. L’Église romaine a agi avec sagesse en interdisant sévèrement à ses paroissiens de lire ou d’interpréter eux-mêmes les Évangiles, et en laissant le Livre, aussi longtemps que possible, proclamer ses vérités en latin, comme « la voix de celui qui crie dans le désert ». Elle n’a fait que suivre en cela, la sagesse des âges, la sagesse des anciens Aryens que « justifient ses enfants », car l’hindou moderne non plus ne comprend pas un mot de sanscrit, pas plus que le Parsi moderne ne comprend le Zend, ni le catholique romain ordinaire, pour qui le latin n’est pas mieux que des hiéroglyphes. Le résultat en est que tous trois : le Haut prêtre brahmane, le Mobed Zoroastrien et le pontife Catholique Romain peuvent élaborer à leur guise, de nouveaux dogmes religieux, jaillis des profondeurs de leur imagination, pour le plus grand avantage de leurs églises respectives.
Pour saluer ce grand jour, les cloches sonnent joyeusement à minuit, dans toute l’Angleterre et sur le continent. En France et en Italie, après la célébration de la messe dans les églises décorées avec magnificence, « il est d’usage que ceux qui fêtent Noël prennent une collation appelé réveillon, afin qu’ils puissent mieux supporter les fatigues de la nuit », disait un livre traitant du cérémonial de l’Eglise Romaine. Cette nuit de jeûne chrétien rappelle le Sivaratree des fidèles du dieu Shiva, le jour de tristesse et de jeûne du onzième mois de l’année hindoue. Mais ceux-ci font précéder et suivre leur longue veille nocturne, d’un jeûne strict et sévère. Pour eux, pas de réveillon, ni de compromis ; il est vrai que ce ne sont que de méchants « païens », et qu’en conséquence, leur voie de salut doit être dix fois plus ardue.
Bien que les nations chrétiennes aient universellement accepté le 25 décembre comme l’anniversaire de la naissance de Jésus, il n’en était pas de même à l’origine. Noël, la plus mobile des fêtes chrétiennes, était durant les premiers siècles, souvent confondue avec l’Epiphanie, et célébrée au mois d’avril ou de mai. Comme on ne découvrit jamais de données authentiques confirmant la date de la naissance du Christ, ni dans l’histoire profane, ni dans l’histoire ecclésiastique, le choix de ce jour resta pendant longtemps arbitraire. Ce ne fut qu’au IVe siècle, que le pape Jules Ier, conseillé par Cyrille de Jérusalem, ordonna aux évêques de faire des recherches et de se mettre plus ou moins d’accord, sur la date présumée de la nativité du Christ. Ils choisirent le 25 Décembre, choix des plus malheureux comme cela s’est avéré depuis ! Ce fut Dupuis, puis Volney, qui lancèrent les premiers traits contre la date de cet anniversaire. Ils démontrèrent que depuis des périodes incalculables avant l’ère chrétienne, presque tous les anciens peuples, s’appuyant sur des données astronomiques très claires, avaient célébré la naissance de leur dieu solaire ce même jour.
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« Dupuis démontre que le signe céleste de la VIERGE ET DE L’ENFANT existait plusieurs milliers d’années avant Jésus-Christ », remarque Higgins dans son Anacalypsis. Puisque Dupuis, Volney et Higgins ont tous été considérés par la postérité comme des infidèles et des ennemis du christianisme, il convient peut-être de citer à ce propos les confessions de l’évêque chrétien de Ratisbonne, « l’homme le plus savant que le Moyen Âge ait produit » – le dominicain Albert le Grand. « Le signe de la Vierge céleste s’élève au-dessus de l’horizon, au moment où nous fixons la naissance du Seigneur Jésus-Christ », dit-il dans les Recherches historiques sur Falaise, par Langevin, prêtre. Adonis, Bacchus, Osiris, Apollon, etc., naquirent tous le 25 Décembre. La Noël se place exactement au moment du solstice d’hiver, quand les jours sont le plus courts, et quand les ténèbres couvrent plus que jamais la face de la terre. Tous les dieux solaires étaient censés naître annuellement à cette époque, car, à partir de ce moment, la lumière dissipe de plus en plus chaque jour l’obscurité et le pouvoir du soleil commence à croître.
Quoi qu’il en soit, les festivités chrétiennes qui se pratiquèrent chez les chrétiens durant près de quinze siècles, étaient d’un caractère essentiellement païen. Bien plus, nous craignons fort que les cérémonies actuelles de l’église ne puissent se défendre d’être presque littéralement copiées sur les mystères d’Egypte et de Grèce, représentés en honneur d’Osiris et d’Horus, d’Apollon et de Bacchus. Isis et Cérès étaient toutes deux appelées : « Vierges Saintes », et toutes les religions « païennes » ont leur ENFANT DIVIN. Nous allons maintenant faire deux descriptions de joyeux Noël ; l’une décrivant le « bon vieux temps », l’autre l’état actuel du culte chrétien. Dès ses débuts en tant que Noël, ce jour fut perçu à la fois comme une commémoration sacrée et une fête des plus joyeuses : il était consacré aussi bien à la dévotion qu’à une gaieté débridée. « Parmi les réjouissances de la période de Noël figuraient les soi-disant fêtes des fous et des ânes, des saturnales grotesques, que l’on appelait “libertés de décembre”, où tout ce qui était sérieux était parodié, l’ordre social bouleversé et les convenances ridiculisées », rapporte un compilateur d’anciennes chroniques. Au Moyen Âge, on le célébrait par le spectacle fantastique et joyeux de mystères dramatiques, interprétés par des personnages masqués et costumés de façon extravagante.
Le spectacle représentait généralement un enfant dans un berceau, entouré de la Vierge Marie et de saint Joseph, de têtes de taureau, de chérubins, des Rois mages (les Mobeds d'autrefois) et de nombreux ornements. La coutume de chanter des cantiques à Noël, appelés Carols, commémorait les chants des bergers à la Nativité. « Les évêques et le clergé se joignaient souvent au peuple pour chanter des chants de Noël, et ces chants étaient animés par des danses et par la musique de tambourins, de guitares, de violons et d'orgues… » Ajoutons que, jusqu'à nos jours, durant les jours précédant Noël, de tels mystères sont mis en scène, avec des marionnettes et des poupées, dans le sud de la Russie, en Pologne et en Galicie ; on les appelle les Kalidowki. En Italie, des ménestrels calabrais descendent de leurs montagnes jusqu'à Naples et à Rome, et se rassemblent en nombre autour des sanctuaires de la Vierge Marie, l'acclamant de leur musique endiablée.
En Angleterre, les festivités commençaient la veille de Noël et se prolongeaient souvent jusqu'à la Chandeleur (2 février), chaque jour étant férié jusqu'à l'Épiphanie (6 janvier). Dans les demeures des grands nobles, on nommait un « seigneur du désordre » ou un « abbé de la folie », chargé de jouer le rôle du bouffon. « Le garde-manger regorgeait de chapons, de poules, de dindes, d'oies, de canards, de bœuf, de mouton, de porc, de tourtes, de puddings, de noix, de prunes, de sucre et de miel. » « Un feu crépitant, alimenté par de grosses bûches, dont la principale était appelée la « bûche de Noël », ou bûche de Noël, que l’on pouvait brûler jusqu’à la veille de la Chandeleur, chassait le froid ; et l’abondance était partagée par les tenanciers du seigneur au milieu de la musique, de la magie, des énigmes, des jeux de coqs, du jeu de la charrue folle, du jeu du gueule-de-loup, des blagues, des rires, des réparties, des gages et des danses. »
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De nos jours, les évêques et le clergé ne se mêlent plus au peuple pour chanter et danser en public ; et les fêtes de la « folie et de l’âne » se déroulent davantage dans l’intimité sacrée que sous le regard inquisiteur du journaliste aux yeux perçants. Pourtant, les festivités liées aux repas et aux boissons se perpétuent dans tout le monde chrétien ; et, sans doute, la gourmandise et l’intempérance causent-elles plus de morts subites pendant les fêtes de Noël et de Pâques qu’à tout autre moment de l’année. Pourtant, le culte chrétien devient chaque année un simulacre de plus en plus illusoire. Le manque de cœur de cette dévotion de façade a été dénoncé d’innombrables fois, mais jamais, à notre avis, avec une touche de réalisme aussi touchante que dans un charmant récit onirique paru dans le New York Herald à l’approche de Noël dernier. Un vieil homme, présidant une réunion publique, annonça qu’il saisirait l’occasion de relater une vision qu’il avait eu la nuit précédente. Il se croyait debout à la chaire de la plus somptueuse cathédrale qu'il ait jamais vue. Devant lui se tenait le prêtre ou le pasteur, et à ses côtés un ange, une tablette et un crayon à la main, chargé de consigner chaque acte de dévotion ou prière prononcé en sa présence et présenté comme une offrande agréable au trône de Dieu. Chaque banc était rempli de fidèles, hommes et femmes, richement vêtus. Une musique sublime emplissait l'air d'une mélodie enivrante. Tous les magnifiques offices, y compris un sermon d'une éloquence exceptionnelle prononcé par le talentueux pasteur, s'étaient déroulés tour à tour, et pourtant l'ange n'avait rien inscrit sur sa tablette ! Le pasteur congédia enfin l'assemblée après une longue et magnifique prière, suivie d'une bénédiction, et l'ange ne fit toujours aucun signe !
Toujours accompagnée de l'ange, l'orateur franchit la porte de l'église, derrière l'assemblée richement vêtue. Une pauvre naufragée, en haillons, se tenait dans le caniveau, la main pâle et affamée tendue, implorant silencieusement l'aumône. Tandis que les fidèles, vêtus de leurs plus beaux atours, passaient, ils reculaient devant la pauvre Madeleine, les dames écartant leurs robes de soie ornées de bijoux, de peur d'être souillées par son contact.
« À ce moment précis, un marin ivre titubait sur le trottoir d'en face. Arrivé devant la pauvre fille abandonnée, il traversa la rue en titubant jusqu'à elle et, sortant quelques pièces de sa poche, les lui fourra dans la main en s'écriant : « Tiens, pauvre fille abandonnée, prends ça ! » Une aura céleste illumina alors le visage de l'ange qui enregistrait la scène, lequel consigna aussitôt le geste de compassion et de charité du marin dans sa tablette et l'emporta comme une douce offrande à Dieu. »
On pourrait y voir une concrétisation du récit biblique du jugement de la femme adultère. Quoi qu'il en soit, il dépeint avec une justesse remarquable l'état de notre société chrétienne.
Selon la tradition, la veille de Noël, les bœufs sont toujours agenouillés, comme en prière et en dévotion. De plus, « il y avait une aubépine célèbre dans le cimetière de l'abbaye de Glastonbury qui bourgeonnait toujours le 24 et fleurissait le 25 décembre ». Sachant que les Pères de l'Église avaient choisi cette date au hasard et que le calendrier a été modifié depuis, cela témoigne d'une remarquable perspicacité, tant pour l'animal que pour le végétal ! Il existe aussi une tradition de l'Église, transmise par Olaus, archevêque d'Uppsala, selon laquelle, à Noël, « les hommes vivant dans les régions froides du Nord se métamorphosent soudainement et étrangement en loups ; et une immense multitude d'entre eux se rassemble en un lieu précis et se déchaînent si férocement contre l'humanité que celle-ci souffre davantage de leurs attaques que des loups sauvages. » Métaphoriquement parlant, cela semble plus que jamais vrai pour les hommes, et en particulier pour les nations chrétiennes, aujourd'hui. Il n'est plus nécessaire d'attendre la veille de Noël pour voir des nations entières se transformer en « bêtes sauvages », surtout en temps de guerre.
[1] Cet article fut publié pour la première fois par H.P. Blavatsky dans la revue anglaise The Theosophist de décembre 1879.