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Le refuge de la Paix
Revue Théosophie volume V, 12
AH ! Posséder la paix ! » S’écrient des milliers d’êtres. Nous cherchons tous ce bien précieux et nos efforts restent souvent stériles.
La vie moderne, et particulièrement la vie occidentale de nos grandes villes est une fièvre incessante de luttes, d’intrigues, de recherches passionnées de plaisirs superficiels, et dans ce tourbillon la vie se déroule comme un film rapide où il semble que les sentiments les plus hauts, à peine éclos, sont étouffés par la masse de nos désirs. « Il faut aller vite », c’est le mot d’ordre. L’homme d’affaires prendra le transatlantique qui arrivera au port une heure plus tôt que celui de la Compagnie rivale. Mais durant les 72 heures de voyage, il est, paraît-il, absolument indispensable d’être accompagné de tous les bruits de la ville : en chemin de fer, alors que se déroulent les paysages bucoliques (en reste-t-il encore beaucoup ?), les écouteurs de T.S.F. apportent au voyageur les cours de la Bourse, le rythme du dernier tango fait en série, etc…et on écoute ces nouvelles dans le fracas du train lancé à 100 kilomètres à l’heure, en lisant des revues, des brochures, des journaux aux tendances bleues, rouges ou blanches. A bord du navire qui nous emporte, pendant les quelques jours où le grand Vent du large, pur et sain, soufflera sur les immenses étendues mouvantes, le Jazz, à nouveau, étouffera la voix de la mer, le cinéma déroulera des kilomètres de bande, et nous arriverons au port essoufflés, pour… continuer. A toute cette débauche de vitesse, de bruit, de lectures rapides, il faut ajouter les dures épreuves de la vie, les deuils, les déceptions cruelles, les turpitudes de nos passions, de nos vices, de nos désirs soulevés en tempête…, et quand l’homme arrive au terme de sa vie, le grand calme qui s’étend sur son visage, après sa mort physique, semble dire : « Ah ! Enfin, voici la Grande Paix !... »
Nous cherchons la paix, elle semble nous fuir, nous pensons que nous ne l’obtiendrons qu’après la mort, alors que c’est ici-bas que nous devons essayer de l’acquérir. Il est vrai que dans cette vie factice qui nous entoure, et que nous avons crées nous-mêmes, rien n’est poussé à fond. Où est l’effort patient de l’artisan honnête, capable de se consacrer pendant des années au même travail d’où sortira un chef-d’œuvre ? Où est la recherche persévérante et solitaire de l’étudiant sincère, qui, loin des applaudissements de la foule, cherche ardemment les vérités éternelles ? Dans cet âge de transition où nous sommes, nous voulons atteindre rapidement un idéal quelconque, mais l’étude patiente tenace, profonde est laissée de côté. Et nous nous désolons de ne pas trouver le calme et la paix !...
En outre, si nous voulons fuir les agitations de la civilisation et de notre être même, nous partons vers les solitudes de la campagne, de la mer ou de la montagne. Là, enfin, nous trouverons, pensons-nous, le calme, sinon la paix. Loin du bruit, la Nature nous invite au recueillement salutaire : la grande voix de la Mer, la féerie des couchants, la paix des soirs dans les montagnes, le chant cristallin des sources, le bourdonnement joyeux des abeilles dans le soleil, le Vent éternel et mystérieux, le retour tranquille des animaux à l’étable, tout dans la vraie Nature, non souillée par la main des hommes, est propice à nos méditations. Et quand nous jetons un regard en arrière sur les tumultes de notre vie écoulée, nous sommes profondément étonnés de nous être tant dépensés pour des choses inutiles. Si, dans les mois passés, nous avons souffert moralement, si l’épreuve est survenue dans notre vie, le calme d’alentour, où nous nous trouvons, apaise singulièrement notre souffrance. Inconsciemment, nous remettons de l’ordre là où il y a eu chaos. Nous nous apercevons que nous avons été injustes, que nous avons bataillé pour des choses vraiment inexistantes, et si un deuil cruel nous a séparé physiquement d’un être cher, nous sentons que dans cette épreuve, il y a la noblesse de la souffrance et que derrière la douleur existe un pouvoir potentiel de bénédictions. Nous avions, peut-être, un ami, mais un jour, par suite de malentendus, nous avons brisé avec lui ; n’écoutant que notre amour-propre blessé, nous avons rompu comme des insensés, le lien de la pure amitié. Et maintenant que nous considérons ce fait, par le recul des mois ou des années, nous sommes étonnés d’avoir agi inconsidérément. Au milieu de la bataille, nous avons perdu la notion du vrai, nous n’avons plus distingué le but de nos efforts, nous n’avons vu que le fait brutal qui était devant nos yeux, nous sommes restés sourds aux appels de la paix. Mais là, dans notre solitude, la Nature agit, elle nous apaise, et nous allons pouvoir retourner vers les luttes de la vie, sûrs de notre force.
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Cependant, à peine avons-nous repris notre vie coutumière, le tourbillon recommence. Nous nous étions cru apaisés, sages, et voilà que les tentations, les excitations nous cinglent comme une grêle irritante. Le calme a disparu : c’est de nouveau la lutte pour la vie, et avec nous-mêmes. La halte au sein de la Nature n’avait été qu’un repos factice. Et cependant, notre Mère la Terre ne trompe jamais, elle ne donne rien d’artificiel à ses enfants, elle leur apporte toujours « quelque chose » d’éternel, de stable, de sûr qui ne change jamais. Mais ses leçons ne peuvent pas être comprises par ceux qui apportent avec eux toute la boue de leurs péchés et du tumulte du monde. Que faut-il faire ? Où trouver le Grand Refuge de Paix ?
La Sagesse sereine de tous les âges, la pure Théosophie des Sages, nous répond : « En toi-même ». C’est en nous-mêmes que nous trouverons le vrai Refuge. Mais nous ne le trouverons pas dans nos désirs, dans nos émotions. Il nous faut aller au-delà du désir, au-delà de l’émotion et de la pensée. Il faut aller au Centre même de notre Conscience où réside Brahman, Dieu, le Christos.
L’Homme est un être immortel et divin. Dans son aspect le plus élevé, il est l’enfant de la Divinité ; dans son aspect le plus bas, il est l’enfant des ténèbres. L’Homme oscille entre ces deux pôles : la Sagesse d’EN-HAUT et la Sagesse diabolique de sa nature inférieure. Il doit graviter vers son « Père au Ciel » - Atma en nous, l’Esprit réel – ou descendre vers les sombres marécages du désir, de la passion ou du doute. C’est là le grand combat, le Kuruschetra – le champ de bataille – où « nous devons-vaincre ou succomber ».
« Le mental est le grand destructeur du Réel », dit la Voix du Silence. C’est lui qui nous aveugle sans cesse ; mû par le désir, il présente continuellement à nos lèvres des coupes de délices empoisonnées que nous buvons avidement, qui intoxiquent notre être inférieur, et nous rendent incapables de percevoir l’Etre réel de Paix que nous sommes en vérité.
En vérité, au-dessus des tempêtes de notre personnalité éphémère réside le vrai SOI, sans passions éternel. Il a connu bien des maisons de chair, à travers les vies successives ! … Nous sommes restés sourds à Son Appel, l’éternel et suppliant Appel de l’Ame à la créature de chair et d’illusions que nous bâtissons de nos propres pensées ou désirs, et rien ne peut troubler Sa sérénité, Sa Paix, car IL EST DEPUIS TOUJOURS…et nous ne LE connaissons pas, nous ne L’entendons pas !...Nous pouvons dire comme l’Instructeur :
« Hélas, Hélas ! Dire que tous les hommes possèdent
Alaya (l’Ame Universelle), sont un avec la grande
Ame et que, la possédant, Alaya leur sert si peu ! »[1]
Et pourtant c’est bien là, notre seul et unique Refuge. Le Refuge de Paix est en nous. Nous ne pouvons le trouver que par la Connaissance patiente des Vérités immortelles. Ce n’est pas la croyance en un Sauveur qui nous libèrera de l’esclavage de la passion, mais c’est la pratique seule de Ses enseignements qui nous sauvera.
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Ecoutons la sublime leçon que nous donna le Seigneur Bouddha : …C’était vers la fin de Sa vie ; se sentant malade. Il décida de parler à Ses Disciples par l’intermédiaire de Son Disciple préféré, Ananda. Voici Ses Paroles :
« Soyez votre propre flambeau. Soyez votre propre refuge. Ne recherchez pas ce refuge en-dehors de vous-mêmes. Prenez le Dhamma comme flambeau. Prenez le Dhamma comme refuge. Ceux qui seront à eux-mêmes leur flambeau et leur refuge, atteindront à la vérité sublime qu’ils brûlent de connaître. »
Le Dhamma c’est la Doctrine Une, constante à travers les siècles, la Science sacrée immortelle et indestructible, le Message éternel de tous les sauveurs et Prophètes. La purification de nos désirs ne peut s’accomplir que par le feu de la Connaissance. Apprendre le Message, le Dhamma, nous réfugier en lui : c’est avoir trouvé le Flambeau de l’Esprit, le Royaume de Dieu dans notre cœur, le Refuge Suprême.
Avoir conscience que ce Refuge est en nous, c’est posséder déjà un peu de la grande Paix de l’Esprit. Et quand, fatigués de la longue route poursuivie, las des souffrances de la vie et des abandons, nous allons à nouveau chercher la solitude apaisante de la Nature – nous pouvons maintenant retenir davantage quelques-uns des secrets qu’elle peut nous offrir, car nous avons compris le Pouvoir de la Vie qui est dans tous les êtres et dans toutes les choses : dans l’ami et l’ennemi, dans la joie et la douleur, dans la gloire du soleil matinal, dans le parfum pur de l’herbe des champs, dans le silence des montagnes, dans les fracas des vagues de l’Océan, dans le chant joyeux des oiseaux, dans la brise parfumée qui courbe les épis mûrs… dans notre cœur enfin.
Le Grand Refuge est trouvé pour toujours. Le Flambeau éclaire notre sentier.
[1] La Voix du Silence, p. 36.